Depuis déjà les années 30, Chrysler construisait des automobiles à empattement
long, que ce soit des limousines (avec séparation chauffeur) ou simplement des
" familiales " 8 passagers . De Plymouth à Chrysler, il y avait un ou
plusieurs de ces modèles en vente, alors que la concurrence sen était détournée.
Mais, à laube des années 50, la demande devint plus faible et en 54 il ny
avait plus que des DeSoto et Chrysler " long wheelbase ".
Le vaisseau amiral de Chrysler était bien sûr la Crown Imperial, dispendieuse et
hautaine, bâtie sur un empattement de 145,5 in. Rien nétait assez beau et
sophistiqué pour cette voiture : freins à disque dès 1949, moteur hemi et
direction assistée en 1951, boîte auto Powerflite et circuit 12 V en 53.
En 1955, avec larrivée du Forward Look,
Chrysler ne conservait plus à son catalogue " 8 passagers " que la
Crown Imperial sur empattement de 149,5 in. (3,80m). Le problème était que cette voiture
nétait pas rentable à construire ! En totalisant 55 et 56, on arrivait
péniblement à moins de 400 exemplaires
donc il fallait trancher pour 57 :
soit on abandonne les " long wheelbase " et on laisse le champ libre
à Cadillac (ce quavaient fait Lincoln & Packard), soit on continue mais sans y
laisser des plumes !
Une étude menée en mai 56 indique le coût détude et doutillage pour une
limo 57-59 : plus de $ 3,3 millions.. En comparant avec les ventes espérées,
Chrysler perd plusieurs milliers de $ sur chaque voiture. Ce nest pas sérieux..
Pourquoi donc ne pas sous-traiter la construction des limousines ? On trouvera bien
une entreprise, nationale ou étrangère, capable de la mener à bien. Les recherches
savèrent infructueuses aux USA donc on contacte la Carrosserie Ghia de Turin
(Italie).
Chrysler nest pas en terrain inconnu, Ghia a collaboré depuis des années avec
Chrysler et même construit une limousine Crown pour le Vatican. De plus, les
salaires italiens ne sont pas comparables à ceux dUSA, ce qui
explique que le prix de revient Ghia est très intéressant !
Les studios Chrysler se mettent vite au travail : les dimensions sont choisies :
149,5 in. dempattement, 244,7 in de long et 58,5 in. de haut. La ligne tendue des
Imperial 57 convient parfaitement, néanmoins la hauteur des portes étant jugée
insuffisante, on les fait déborder sur le toit. Une maquette 1/1 est construite ce qui
permet de juger que la partie arrière dun coupé convient mieux.
Le contrat avec Ghia est signé, stipulant que Ghia est responsable de la construction et
doit livrer la voiture " clef en main ". La présence de
lingénieur Chrysler italo-américain Paul Farago à Turin, ami dExner et de L
Segré (président de Ghia) facilite la coordination des travaux.
Comment naît une Crown Imperial ?
On envoie en Italie un coupé H/T classique (129 in dempattement) monté sur un
châssis en X de convertible, plus rigide. Ce coupé, en apprêt, est équipé de
laccastillage habituel, baguettes, pare chocs, calandre afin de ne rien perdre
durant la traversée ! A lintérieur, toutes les pièces nécessaires sont
empaquetées : 4 portes de sedan, glissières de sièges,
vitres, tableau de bord câblé, double
unité dA/C, peinture, cuir pour les sièges, moquette, arbre de transmission
rallongé, barres de torsion renforcées, lames AR de Suburban etc
A lusine Ghia, le premier travail est de couper la caisse et le
châssis puis de rallonger ce dernier de 20,5 in. en le renforçant. Les planchers sont
étendus et on ajuste la partie AR de la carrosserie avec le toit et les portes AR. Les
portes sont agrandies et ajustées, le toit est modifié, formé et tout ceci avec le
savoir-faire et lhabileté dun constructeur artisanal : pas de presse,
pas de chaîne, tout est formé à la main sans tenir compte du temps, chose impensable
aux USA en 1957 !
Une fois que la construction proprement dite est achevée, la carrosserie est
méticuleusement surfacée à létain (près de 75 kg
). Tous les joints tôle
sont obturées, même les non visibles. 17 heures dajustement pour les portes et les
ailes afin dobtenir un jeu maximum de 4 mm ! Puis bain dans une solution acide
pour éliminer la rouille et les coulures de soudure.
Passons à la peinture : dabord une
couche
verte chromato-zinguée de protection suivie dun voile noir permettant de voir puis
remédier aux défauts. Ensuite de nombreuses épaisseurs de laque (noir, marron, vert
foncé ou bleu foncé) avec ponçage entre chaque. Ponçage final au 400 puis couche
dun mélange eau / sépia (colorant issu de la seiche) qui donne un fini miroir
brillant et très résistant. Un striping crème est peint le long de la ligne de caisse
à la place de lhabituelle baguette. Reste à monter les vitres, les décorations
extérieures, le recouvrement cuir de la partie AR du toit etc.. La calandre, pare choc,
baguettes daile AV sont issus des modèles 58.
5 intérieurs arrière étaient proposés, en " broadcloth " gris
ou beige et différents motifs, avec tablette bois et moquette épaisse en mouton.. Le
chauffeur navait droit quà un espace restreint, en cuir quand même !
Un mois sétait passé depuis larrivée de la " kit
car ". Un essai routier simposait, pneus gonflés à 2 kg sur un
revêtement pavé afin de révéler les moindres défauts. Si tout était OK, direction
Genoa pour lembarquement vers les USA.
Les premières livrées à Chrysler montrèrent
quelques défauts de conception :
- pneus insuffisants en regard du poids de la voiture donc changement de taille.
- Moteur électrique de vitre de séparation trop faible : installation dun
moteur de hayon de wagon.
- Câblage électrique trop complexe pour les ouvriers italiens : vérification que
tout fonctionnait.
Après les dernières vérifications, elles partaient pour Chrysler Manhattan (New York)
qui pouvaient enfin honorer la commande de leurs nouveaux propriétaires (après 6 mois
dattente !) qui généralement faisaient partie de la " Jet
Society " : David Sarnoff (RCA), Pearl Buck (écrivain), Roi dArabie
Saoudite (modèle blindé et moteur basse compression), émirs du Koweït et du Qatar,
Trujillo le dictateur de la Dominique, le gouverneur Rockefeller etc.. Une version
spéciale avec toit transparent servit à la reine Elisabeth lors de son royal voyage au
Canada en 59.
Hélas, tout nétait pas aussi rose : entre les taxes à payer, les
incompréhensions entre les
USA et lItalie, les virements à destination de Ghia,
les check up de chaque voiture à larrivée (quand on demande $ 12 000, on ne peut
se permettre davoir une porte qui claque trop fort ou un éclairage défaillant..),
tout cela remettait chaque année en cause la fabrication des limousines. Le contrat en 57
avait été conclu pour 75 Crown Imperial (ce que Chrysler pensait vendre) et seulement 36
avaient été vendues. Or Ghia avait été payé pour 75 voitures ! Ceci explique que
les 58 et 59 sont en fin de compte les " invendus " de 57 ! Le
contrat fut apparemment renouvelé en 60 mais pour 25 voitures seulement.
Ghia continua à produire quelques poignées de Crown Imperial jusquen 1965,
époque à laquelle loutillage spécifique fut vendu à Barreiros (Espagne) qui
construisit les 10 dernières limos.